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A propos de "L’Histoire de Kullervo" (2015)

 

Les éditions HarperCollins font paraître, le 27 août 2015, un volume reprenant un récit de jeunesse, inachevé, de J.R.R. Tolkien (L’Histoire de Kullervo) ainsi que des notes de l’auteur au sujet du Kalevala, dans une édition de Verlyn Flieger, qui avait déjà fait paraître ces textes en 2010, dans la revue Tolkien Studies.

Kullervo et le Kalevala ont en effet été très importants dans la naissance de l’oeuvre de J.R.R. Tolkien, qui écrivait en octobre 1914, à Edith Bratt (sa future femme) être
"en train d’essayer d’adapter sous forme de nouvelle l’une des histoires [du Kalevala] – qui est vraiment une très grande histoire et des plus tragiques –, dans le style des romances de Morris avec des bouts de poésie intercalés […]" (voir note [1]).

Dans une autre lettre, il présente l"histoire des Enfants de Húrin, publiée (entre autres versions) dans un volume autonome en 2007 comme un "récit tragique autour de Túrin Turambar et de sa sœur Niniel ; Túrin en est le héros, figure dont on pourrait dire (selon les personnes qui aiment ce genre de choses, mais ce n’est pas très utile) qu’il est tiré partiellement de Sigurd le Volsung, d’Œdipe et du Kullervo finnois" (voir note [2]).

Et encore, dans une lettre à WH Auden, il évoque son goût pour le finnois :

"J’étais formidablement attiré par ce qui possédait l’atmosphère du Kalevala, même dans la mauvaise traduction de Kirby. Je n’ai jamais appris suffisamment de finnois pour faire mieux que de simplement lire laborieusement des bouts de l’original, comme un écolier avec Ovide ; étant essentiellement absorbé par ses conséquences sur « ma langue à moi ». Mais l’origine du legendarium, dont [Le Seigneur des Anneaux] fait partie (est la conclusion) s’inscrit dans une tentative pour réorganiser une partie du Kalevala, en particulier le récit de Kullervo l’infortuné, sous une forme mienne. " (voir note [3])

On pourra aussi consulter une gallerie d’aquarelles réalisées à cette époque par J.R.R. Tolkien, dont l’une a été choisie pour la couverture du volume de 2015.

Texte complet de l’interview donnée par V. Ferré à Jessica Bertheraut, pour l’AFP :

et reprise par TV5 monde, Le Monde, ’Culture Box’ de France TV, Direct Matin ...
et en anglais, par The Telegraph

(JB) : Est-il avéré que c’est sa première oeuvre ?

(VF) Ce texte inachevé est effectivement un récit ancien (en 1914, Tolkien a 22 ans) et un “exercice de style” de jeunesse, une adaptation sous forme de nouvelle d’un épisode d’une légende finnoise racontée dans le Kalevala. Alors que J.R.R. Tolkien est jusqu’alors un poète – ce que l’on ignore souvent ! mais il a même proposé un recueil de poèmes à un éditeur en 1916 – il se lance dans l’écriture d’un texte en prose, plus long.
On peut dire que Tolkien fait ses gammes, “assimile” le savoir qu’il a acquis sur la littérature finnoise, d’une manière complémentaire de l’approche universitaire qui était la sienne (puisqu’il poursuit des études à Oxford, à cette époque). Il laisse finalement ce récit de côté, sans l’achever, pour passer à l’écriture de textes plus personnels et originaux.

(JB) - Dans quelle mesure L’Histoire de Kullervo préfigure le reste de son oeuvre ?

(VF) Il faut d’abord préciser que cette “Histoire de Kullervo” a déjà été publiée il y a 5 ans, dans la revue universitaire Tolkien Studies, et qu’elle est reprise cette année en volume séparée, donc destiné à un public plus large. Toutefois ce texte est d’autant plus intéressant si l’on connait déjà l’oeuvre de J.R.R. Tolkien : d’une part, Kullervo est l’une des sources du personnage de Turin, le futur héros des Enfants de Hurin, et d’un des Contes Perdus (un personnage central, donc, dans la “mythologie” de Tolkien) : les deux sont maudits, leur père a connu un destin tragique, victime d’un personnage puissant aux pouvoirs magiques.

Ce qui est plus intéressant est le côté “antihéros” de Kullervo, que l’on va retrouver en partie en Turin, systématiquement aveuglé lorsqu’il prendra des décisions concernant ses proches : c’est aussi une preuve que le reproche qui est parfois fait à Tolkien de proposer des personnages “schématiques”, ou “manichéens” repose sur une mauvaise lecture de ses textes – ou une volonté qu’ont certains auteurs de fantasy de trouver une place...

Sur le plan de l’écriture, on peut ajouter que ce premier texte en prose annonce Les Contes Perdus, écrits deux ans plus tard (1916-1917), qui marquent la naissance de la mythologie du “Silmarillion”. Et que l’importance accordée aux noms, dans cette Histoire de Kullervo montre un intérêt qui se développera dans l’invention de langues de plus en plus élaborées, par J.R.R. Tolkien.

(JB) Est-ce qu’à votre connaissance il reste d’autres oeuvres non publiées de Tolkien ?

(VF) Il reste manifestement des centaines de pages de Tolkien encore inconnues du grand public, en particulier concernant ses langues inventées ; mais contiennent-elles des “oeuvres non publiées” ? J’ai tendance à prendre à la lettre ce que le fils de J.R.R. Tolkien, Christopher Tolkien, qui a édité les manuscrits de son père depuis les années 70, laisse entendre dans ses dernières préfaces : il a fini de publier ce qui devait l’être, que ce soit des textes en rapport avec la Terre du Milieu (Les Enfants de Hurin en 2007), les textes nordiques et arthuriens longtemps restés invisibles aux yeux du grand public (La Légende de Sigurd en 2009 et La Chute d’Arthur en 2013) ou l’extraordinaire Beowulf qui contient une traduction et des conférences écrites par J.R.R. Tolkien autour du grand poème médiéval anglais – ainsi qu’un bref récit inédit, Sellic Spell, où l’on retrouve tout le génie de Tolkien.

Ce Beowulf. Traduction et commentaire (publié en 2014 en anglais) sort le mois prochain en français, chez Christian Bourgois éditeur ; tout comme le 2e tome du Seigneur des Anneaux, dans une nouvelle traduction : ce sont les deux vrais événements de l’année 2015 pour les lecteurs de Tolkien !



[1Lettres de J.R.R. Tolkien, ed. H. Carpenter avec l’assistance de Christopher Tolkien,trad. Delphine Martin & Vincent Ferré, Christian Bourgois éditeur, 2005, lettre n°1, octobre 1914

[2Lettres de J.R.R. Tolkien, ed. H. Carpenter avec l’assistance de Christopher Tolkien,trad. Delphine Martin & Vincent Ferré, Christian Bourgois éditeur, 2005, lettre n°131, datant sans doute de la fin 1951

[3Lettres de J.R.R. Tolkien, ed. H. Carpenter avec l’assistance de Christopher Tolkien,trad. Delphine Martin & Vincent Ferré, Christian Bourgois éditeur, 2005, lettre n°163, 7 juin 1955

   

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