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JRR TOLKIEN, Lettres (extraits de la traduction française)

 

J.R.R. Tolkien, Lettres, Paris, Christian Bourgois, 2005

Sélection d’extraits – traduction D. Martin-V. Ferré
mise en ligne autorisée par Christian Bourgois Editeur, 30 septembre 2005.

quatrième de couverture :
J. R. R. Tolkien, créateur de la Terre du Milieu et de l’univers du Seigneur des Anneaux, de Bilbo le Hobbit et du Silmarillion, fut l’auteur de l’une des correspondances les plus prolifiques du XXe siècle. Pendant soixante ans, il écrivit à ses éditeurs, à sa femme et à ses enfants, à ses amis (C. S. Lewis, W. H. Auden, pour les plus célèbres) ainsi qu’aux admirateurs de ses livres.
Ces Lettres constituent un portrait fascinant et plein de nuances de l’homme sous toutes ses facettes - comme conteur, père, universitaire à Oxford, croyant et observateur du monde moderne - et relatent la genèse de ses œuvres magistrales.
Ce volume éclaire de manière irremplaçable le génie créateur de J. R. R. Tolkien et l’extraordinaire architecture, pensée et prévue dans ses moindres détails, du monde du Seigneur des Anneaux.

29. Extrait d’une lettre à Stanley Unwin 25 juillet 1938

[Allen Unwin avaient négocié la publication d’une traduction allemande de Bilbo le Hobbit avec Rütten Loening, de Potsdam. Cette maison d’édition écrivit à Tolkien pour lui demander s’il était d’origine « arisch » (aryenne).]

Je dois dire que la lettre ci-jointe de Rütten Loening est un peu abrupte. Est-ce que je subis cette impertinence parce que je possède un nom allemand, ou est-ce que leurs lois démentes exigent un certificat attestant l’origine « arisch » de toutes les personnes de tous les pays ?
Personnellement, je serais disposé à refuser de donner une quelconque Bestätigung [confirmation] (même s’il se trouve que je puis le faire) et à laisser en plan toute traduction allemande. En tout cas, je m’opposerais fermement à ce qu’une telle déclaration apparaisse à la publication. Je ne considère pas la (probable) absence de tout sang juif en moi comme forcément honorable, j’ai de nombreux amis juifs, et je déplorerais de donner prise à l’idée que je souscris à la doctrine raciale, totalement pernicieuse et non scientifique.
Vous êtes concerné au premier chef, et je ne peux compromettre la possibilité d’une publication en allemand sans votre approbation. Je vous soumets donc deux ébauches d’une réponse possible.

31. Lettre à C.A. Furth, Allen Unwin

[Parmi les histoires que Tolkien montra à ses éditeurs durant l’année 1937, pour éventuellement succéder à Bilbo le Hobbit, se trouvait une version courte du Fermier Gilles de Ham. Elle plut à Allen Unwin, mais ils pensaient qu’il faudrait lui adjoindre d’autres histoires pour en faire un livre d’une longueur suffisante. Naturellement, ils encouragèrent également Tolkien à écrire la suite de Bilbo.]

20 Northmoor Road, Oxford 24 juillet 1938

Cher Monsieur Furth,

Bilbo le Hobbit aurait vraiment dû paraître cette année, non l’an dernier. L’année prochaine, j’aurais probablement eu le temps et l’humeur pour un successeur. Mais la pression liée au travail de research fellow[chercheur], qui doit être si possible achevé avant septembre, m’a pris tout mon temps, et aussi asséché l’inspiration. La suite de Bilbo le Hobbit en est restée au même point. Elle ne me dit plus rien, et je ne sais qu’en faire. Déjà, une suite au premier Hobbit n’a jamais été prévue : Bilbo « demeura très heureux jusqu’à la fin de ses jours – qui furent de très longue durée »est une phrase qui me semble être un obstacle presque insurmontable pour envisager un enchaînement satisfaisant. Ensuite, pratiquement tous les « motifs » que je peux utiliser sont déjà contenus dans le premier livre si bien qu’une suite semblera ou plus « mince » ou simplement répétitive. Troisièmement, je suis pour ma part immensément amusé par les Hobbits comme tels, et je ne me lasse pas de les observer manger et faire leurs plaisanteries plutôt niaises ; mais je vois que ce n’est pas le cas chez mes « fans » même les plus ardents (tels que M. Lewis et ? Rayner Unwin). M.Lewis dit que les Hobbits sont amusants seulement quand ils se trouvent dans des situations inhobbituelles. Enfin, mon esprit, concernant le côté « fictionnel », est tout entier tourné vers les « purs » contes de fées ou mythologies du Silmarillion, vers lesquels même M.Sacquet a été attiré contre mon intention première, et je ne crois pas être capable de m’en détacher vraiment à moins qu’ils ne soient achevés (et peut-être publiés) – ce qui aurait un effet libérateur. Le seul texte que j’aie qui n’ait rien à voir est Le Fermier Gilles et le Petit Royaume (avec sa capitale à Thame). Je l’ai réécrit et allongé de près de 50 % en janvier dernier, et l’ai lu à la Lovelace Society en guise d’article « sur » les contes de fées. Le résultat m’a beaucoup surpris. Le lire à voix haute a pris presque deux fois plusde temps qu’un véritable « article » ; et cela n’a apparemment pas ennuyé mon public : ils étaient souvent secoués par des rires. Mais j’ai peur que cela ne signifie qu’il a pris une teinte un peu plus adulte et satirique. De toute façon, je n’ai pas écrit les deux ou trois autres histoires du Royaume qui devraient l’accompagner !
Ce texte ressemble à Mr Bliss. Si vous pensez que celui-ci vaut la peine d’être publié. Je peux vous le rapporter, si vous le souhaitez. Je ne pense pas pouvoir moi-même faire quoi que ce soit pour l’améliorer.
Je suis vraiment désolé : pour vous comme pour moi j’aimerais produire quelque chose. Mais septembre semble tout à fait hors de question cette année. J’espère que l’inspiration et l’humeur reviendront. Ce n’est pas par manque de sollicitations qu’elles restent à distance. Mais mes sollicitations ont été récemment, par la force des choses, intermittentes. Les muses n’apprécient pas une telle tiédeur.

Amicalement,

J. R. R. Tolkien

53. Lettre à Christopher Tolkien

20 Northmoor Road, Oxford 9 décembre 1943

[…]

Plus les choses prennent de l’ampleur, plus le globe rapetisse et se ternit. Tout est en passe de devenir une seule petite banlieue desséchée de province. Quand ils auront introduit le système sanitaire américain, les techniques de motivation, le féminisme, et la production de masse à travers le Proche-Orient, le Moyen-Orient, l’Extrême-Orient, l’URSS, la pampa, el Gran Chaco, le bassin du Danube, l’Afrique Équatoriale, çà et là et à travers le pays Mumbo intérieur, le Gondwana, Lhasa et les villages du plus profond du Berkshire, comme nous serons heureux. En tout cas, cela devrait réduire les voyages. Il n’y aura plus nulle part où aller. Alors les gens iront (je pense) d’autant plus vite. Col[lie] Knox dit qu’1/8e de la population mondiale parle « anglais » et que c’est le plus grand groupe linguistique. Si cela est vrai, quelle fichue honte – moi, je dis. Puisse la malédiction de Babel frapper toutes leurs langues jusqu’à ce qu’ils ne puissent plus dire que « bêê bêê ». Cela ne ferait pas une grande différence. Je pense qu’il faudra que je refuse de parler quoi que ce soit d’autre que le vieux mercien.

58. Lettre à Christopher Tolkien

[Description d’une visite à Birmingham, où Tolkien était convié à un déjeuner donné par le nouveau proviseur de son école, King Edward, qui depuis qu’il l’avait quittée, avait été transférée dans de nouveaux bâtiments dans une autre partie de la ville.]

20 Northmoor Road, Oxford 3 avril 1944 (FS 13)

[…] Je me suis retrouvé dans un wagon occupé par un officier de la R.A.F. (avec les insignes de cette guerre, et il était allé en Afrique du Sud bien qu’il semblât un peu âgé) et un jeune officier américain, de la Nouvelle-Angleterre, très gentil. J’ai supporté leurs parlotes aussi longtemps que j’ai pu ; mais quand j’ai entendu le Yankee bavasser à propos de la « féodalité »et de ses conséquences sur les distinctions de classe en Angleterre et sur le comportement social, j’ai ouvert le feu. Le pauvre ballot n’avait, bien entendu, pas la moindre connaissance sur la « féodalité » ou même l’Histoire – en sa qualité d’ingénieur chimiste. Mais tu ne peux faire démordre un Américain de ses idées sur la « féodalité », pas plus que sur « l’accent d’Oxford ». Il a été impressionné, je crois, quand j’ai dit que les rapports d’un Anglais avec les portiers, les majordomes et les marchands avaient autant à voir avec la « féodalité » que les gratte-ciel avec les wigwams des Peaux-Rouges, ou le fait d’ôter son chapeau devant une dame avec les méthodes modernes de prélèvement de l’impôt sur le revenu ; mais je suis certain qu’il n’a pas été convaincu. Je lui ai fait cependant fait entrer dans la cervelle la vague idée que « l’accent d’Oxford » (c’est-à-dire le mien, comme il me l’a dit poliment) n’était pas « forcé » ni « affecté » mais était un accent naturel appris dans la petite enfance – et n’était en outre ni féodal ni aristocratique mais était vraiment une invention de la bourgeoisie moyenne. Après que je lui ai dit que son « accent » ressemblait pour moi à de l’anglais qui aurait été essuyé avec une éponge sale et que, combiné à la désinvolture des Américains, il évoquait généralement (à tort), pour un observateur anglais un peuple peu soigné et peu rigoureux – eh bien, nous avons vraiment sympathisé. Nous avons pris un café, mauvais, au buffet de la gare de Snow Hill, et nous nous sommes séparés.

61. Extrait d’une lettre à Christopher Tolkien 18 avril 1944 (FS 17)

[…]

Le trimestre a presque commencé : j’ai donné un cours particulier d’une heure à Mlle Salu. J’ai perdu mon après-midi à faire de la plomberie (pour arrêter une fuite) et à nettoyer le poulailler – de moins mauvaise grâce depuis que les poules pondent généreusement (9 hier encore). Le jour s’est levé aujourd’hui sur une charmante matinée. Une brume comme un début sept[embre] avec un soleil comme un bouton de perle (à 8 h du matin, en fait à 6 h) qui s’est vite transformée en un bleu pur, avec la lumière argentée du printemps sur les fleurs et les feuilles. Les feuilles sont sorties : celles gris-blanc du cognassier, celles gris-vert du jeune pommier, celles d’un vert dur de l’aubépine, les grappes des fleurs même sur les peupliers paresseux. Les narcisses offrent un spectacle merveilleux, mais l’herbe pousse si vite que j’ai l’impression d’être un coiffeur face à une file continue de clients ( qui ne seraient pas non plus ceux d’un Chinois, qui peuvent se faire couper les cheveux d’un simple coup de ciseaux).
Je ne peux te dire à quel point tu me manques, jeune homme. Cela ne serait pas si grave si tu étais plus heureux ou employé plus utilement. Comme tout cela est bête ! Et la guerre multiplie la bêtise par 3 et son pouvoir par lui-même : ainsi nos jours précieux sont gouvernés par (3x)2 avec x = l’obtusité humaine habituelle (et c’est assez moche comme ça). Cependant, j’espère que l’expérience des hommes et des choses, même si elle est douloureuse, se révélera utile après coup. Elle l’a été pour moi. Quant à ce que tu dis ou laisses entendre de la situation « locale », j’en avais entendu parler. Je ne pense pas qu’elles aient beaucoup changé (même en pire). J’en entendais régulièrement parler par ma mère, et ai pris depuis ce temps un intérêt particulier pour cette partie du monde. La façon dont sont traités les gens de couleur horrifie pratiquement toujours ceux qui quittent la Grande-Bretagne, pas seulement en Afrique du Sud. Malheureusement, peu retiennent très longtemps ce sentiment généreux. Je ne parle pas de la situation ici. Tu entendras (je suppose) à la radio tout ce que je pourrais en dire. Nous allons tous bien en ce moment. Nous attendons. Je me demande pour combien de temps encore. Pas longtemps je pense. Je vois d’après les journaux que l’entraînement des Équipages au Canada est réduit : d’une manière générale,il reste moins d’équipages à entraîner désormais. Je crois deviner d’après ta lettre que tu ne t’attends plus désormais à venir en G.B. pour terminer ton entraînement. J’espère qu’il n’en est rien. Mais qui sait ? Nous sommes entre les mains de Dieu. Notre sort est tombé sur une période funeste : mais ce ne peut être par pure malchance. Prends soin de toi comme il faut (aequam servam mentem, comprime linguam [« Garde ton calme, surveille ta langue »]). […]

163. Lettre à W.H. Auden

[…]

76 Sandfield Road, Headington, Oxford 7 juin 1955

[…]

Le Seigneur des Anneaux, en tant qu’histoire, a été achevé il y a si longtemps que je peux l’envisager dans une large mesure de façon impersonnelle, et trouver les « interprétations » tout à fait amusantes ; y compris celles que je pourrais faire moi-même, qui sont pour la plupart post scriptum : j’avais très peu d’intentions particulières, conscientes, intellectuelles à l’esprit, à aucun moment. A l’exception de quelques critiques délibérément désobligeantes, comme celle du vol. 2 parue dans le New Statesman et dans laquelle vous et moi étions tous deux éreintés à coups de « pubescent » et « infantilisme », ce que les lecteurs élogieux ont tiré du livre ou y ont lu m’a semblé bien vu, même lorsque je ne suis pas d’accord. Toujours à l’exception, bien entendu, de toute « interprétation » allant dans le sens de la simple allégorie : c’est-à-dire en rapport avec le particulier et l’actualité. Dans un sens plus large, il est impossible, j’imagine, d’écrire une « histoire » qui ne soit pas allégorique dans la mesure où elle « naît à la vie » ; car chacun de nous est une allégorie, incarnant dans un récit particulier et revêtu des habits de l’époque et du lieu, la vérité universelle et la vie éternelle. En tout cas, la plupart des personnes qui ont apprécié Le Seigneur des Anneaux ont été touchées avant tout par l’histoire palpitante ; et c’est bien ainsi qu’il a été écrit. Même si l’on n’échappe pas, bien sûr, à la question « de quoi cela parle-t-il ? » par cette porte dérobée.
[…] Je suis des West Midlands par mon sang (et j’ai pris goût au haut moyen anglais des West Midlands comme langue connue dès que je l’ai vu), mais peut-être qu’un trait de mon histoire personnelle expliquera en partie pourquoi « l’atmosphère du nord-ouest » m’attire à la fois comme une « patrie » et une découverte. Je suis en fait né à Bloemfontein, et ces impressions profondément ancrées, ces souvenirs latents de ma prime enfance, qui sont encore disponibles sous forme d’images pour être analysés, sont donc pour moi ceux d’un pays chaud et desséché. Mon premier souvenir de Noël est d’un soleil éclatant, de rideaux tirés et d’un eucalyptus qui se fane.
J’ai bien peur que tout cela ne commence à être d’un ennui épouvantable, et ne soit trop long, en tout cas plus long que ne le mérite « cette personne indigne qui se tient devant vous ». Mais il est difficile de s’arrêter une fois lancé sur un sujet aussi passionnant pour nous que nous-même. Quant aux circonstances de départ : je suis particulièrement conscient de celles liées à lalangue. Je suis allé à la King Edward’s School et j’ai consacré l’essentiel de mon temps à apprendre le latin et le grec ; mais j’ai également appris l’anglais. Pas la littérature anglaise ! À l’exception de Shakespeare (que je détestais cordialement), le principal contact avec la poésie consistait à devoir tenter d’en traduire en latin. Ce n’est pas une mauvaise initiation, même si c’est un peu superficiel. J’entends par appris l’anglais, des notions de la langue et de son histoire. J’ai appris l’anglo-saxon à l’école (ainsi que le gotique, mais c’était accidentel et sans aucun lien avec le programme, même si cela a été décisif : j’ai découvert à cette occasion non seulement la philologie historique moderne, qui faisait appel au côté historique et scientifique, mais aussi, pour la première fois, l’étude d’une langue par pur amour ; je veux dire pour l’amour du plaisir esthétique intense tiré d’une langue prise pour elle-même, non seulement sans souci de son utilité, mais même sans qu’elle soit le « médium d’une littérature »).

[…] J’ai continué, une fois rentré ; mais mes tentatives pour faire publier quoi que ce soit ont échoué. Bilbo le Hobbit était, à l’origine, absolument indépendant, mais a été inéluctablement attiré sur les bords de la grande construction ; et, par là même, il l’a modifiée. Il était hélas vraiment conçu, pour autant que j’en aie été conscient, comme une « histoire pour enfants », et comme je n’avais pas encore acquis assez de bon sens et que mes enfants n’étaient pas encore assez âgés pour me corriger, Bilbo contient dans son ton un peu de la stupidité que j’ai prise sans y penser à ces choses que l’on m’avait servies à moi-même, de même qu’il peut arriver à Chaucer de reprendre un cliché à un ménestrel. Je le regrette profondément. Tout comme les enfants intelligents.
Tout ce dont je me souviens à propos de la naissance de Bilbo le Hobbit est que je corrigeais des copies du School Certificate, usé comme chaque année par cette éternelle besogne infligée aux universitaires impécunieux qui ont des enfants. Sur une page blanche, j’ai griffonné : « Dans un trou vivait un Hobbit. » Sans savoir pourquoi, aujourd’hui encore. Je n’en ai rien fait, pendant longtemps, et pendant des années cela n’est pas allé plus loin que la réalisation de la Carte de Thror. Mais c’est devenu Bilbo le Hobbit au début des années 30, avant d’être finalement publié, non en raison de l’enthousiasme de mes propres enfants (même s’ils l’appréciaient bien), mais parce que je l’ai prêté à celle qui était alors la Rév[érende] Mère de Cherwell Edge alors qu’elle avait la grippe, et qu’une ancienne étudiante, qui travaillait à l’époque chez Allen Unwin, l’a vu. Bilbo a, je crois, été testé sur Rayner Unwin, sans qui (une fois devenu adulte) je pense que je n’aurais jamais pu faire paraître la Trilogie.
En raison du succès de Bilbo le Hobbit, on a demandé une suite ; et les anciennes Légendes Elfiques ont été refusées. Un lecteur de l’éditeur a estimé qu’elles contenaient trop de ce type de beauté celtique qui, à forte dose, rend fous les Anglo-Saxons. Sans doute à juste titre. En tout cas, j’ai moi-même constaté la valeur des Hobbits en plaçant de la terre sous les pieds du « romance », et en proposant des sujets à l’« ennoblissement » et des héros dignes de plus d’éloges que les professionnels : nolo heroizari est, bien entendu, un aussi bon début pour un héros que nolo episcopari pour un évêque. Non que je sois un « démocrate » dans un des quelconques usages modernes du terme ; sauf que, je suppose, pour parler en termes littéraires, nous sommes tous égaux devant le Grand Auteur, qui deposuit potentes de sede et exaltavit humiles.
Malgré tout, je n’étais pas prêt à écrire une « suite », dans le sens d’une autre histoire pour enfants. J’avais commencé à réfléchir aux « Contes de Fées » et à leur rapport avec les enfants : j’en ai intégré quelques conclusions dans une conférence à St Andrews, que j’ai fini par développer et publier dans un Essai (qui fait partie de la liste des Essays Presented to Charles Williams, aux O.U.P., volume que l’on a laissé s’épuiser de la manière la plus mesquine). Ayant exprimé l’idée que le rapport établi par l’esprit moderne entre les enfants et les « contes de fées » est erroné et fortuit, et nuit aux histoires en elles-mêmes comme aux enfants, j’ai voulu essayer d’en écrire une qui ne soit pas du tout destinée aux enfants (en tant que tels) ; et je voulais également une grande toile.
Cela a naturellement demandé beaucoup de travail, car je devais établir un lien avec Bilbo le Hobbit ; mais davantage encore pour ce qui concernait l’arrière-plan mythologique. Cela devait également être réécrit. Le Seigneur des Anneaux n’est que la partie finale d’une œuvre presque deux fois plus longue, à laquelle j’ai travaillé entre 1936 et 1953 [1]. (Je désirais que tout cela fût publié dans l’ordre chronologique, ce qui s’est révélé impossible.) Et il fallait aussi s’occuper des langues ! Si j’avais pris en considération mon propre plaisir plutôt que l’appétit des lecteurs potentiels, il y aurait eu beaucoup plus d’elfique dans le livre. Mais même les bribes qui s’y trouvent demandaient, pour avoir un sens, deux systèmes phonologiques et deux grammaires organisés, ainsi qu’un lexique développé.
À soi tout seul, cela aurait été une lourde tâche ; mais j’ai aussi été relativement consciencieux dans mon enseignement et mes tâches administratives, et j’ai changé de chaire en 1945 (mettant au rebut tous mes cours antérieurs). Et pendant la Guerre, bien sûr, il n’y avait souvent pas de temps à consacrer à des activités rationnelles. Je suis resté bloqué pendant une éternité à la fin du Livre Trois. J’ai écrit le Livre Quatre sous forme de feuilleton et l’ai envoyé à mon fils, soldat en Afrique en 1944. Les deux derniers ont été écrits entre 1944 et 1948. Cela ne signifie pas, bien sûr, que l’idée centrale de cette histoire est un produit de la guerre. On y était déjà arrivé depuis l’un des plus anciens chapitres qui aient été conservés (Livre I, 2). Elle était vraiment là, présente en germe, depuis le début, même si je n’avais pas d’idée consciente de ce que le Nécromancien représentait (hormis le Mal, toujours récurrent) dans Bilbo le Hobbit, ni de son rapport avec l’Anneau. Mais si l’on voulait repartir de la fin de Bilbo le Hobbit, je crois que l’anneau était un choix inévitable pour faire le lien. Si l’on voulait, ensuite, un grand récit, l’Anneau devait tout de suite prendre une majuscule ; et le Seigneur Ténébreux apparaîtrait immédiatement. C’est ce qu’il a fait, de son propre chef, dans l’âtre de Cul-de-Sac, dès que j’en suis arrivé à ce point du récit. La Quête centrale a donc commencé tout de suite. Mais j’ai rencontré en chemin de nombreuses choses qui m’ont étonné. Tom Bombadil, je le connaissais déjà ; mais je n’étais jamais allé à Bree. Voir Grands-Pas assis dans son coin à l’auberge a été un choc, et je n’avais pas plus d’idée que Frodo sur son identité. Les Mines de la Moria n’avaient été jusqu’alors qu’un nom, et au sujet de la Lothlórien rien n’était parvenu à mes oreilles de mortel jusqu’à ce que je m’y rende. Au loin, je savais que vivaient les Seigneurs des chevaux, aux confins d’un ancien Royaume des Hommes, mais la Forêt de Fangorn a été une aventure imprévue. Je n’avais jamais entendu parler de la Maison d’Eorl, ni des Intendants du Gondor. Plus troublant encore, Saruman ne m’avait jamais été révélé, et j’ai été tout aussi perplexe que Frodo lorsque Gandalf a manqué son rendez-vous du 22 septembre. Les Palantíri m’étaient inconnus, même si au moment où la Pierre d’Orthanc a été jetée de la fenêtre, je l’ai reconnue et j’ai compris le sens de la « chanson de la Tradition » qui trottait dans mon esprit : Sept étoiles et sept pierres et un arbre blanc. Ces vers et ces noms ont tendanceà surgir, mais ils ne s’expliquent pas toujours. Il me reste encore tout à découvrir sur les chats de la Reine Berúthiel. En revanche, je connaissais plus ou moins tout du rôle de Gollum, et de Sam, et je savais que le chemin était gardé par une Araignée. Et si cela a un quelconque rapport avec la tarentule qui m’a piqué lorsque j’étais un tout jeune enfant, les gens sont libres de le penser (en supposant, ce qui est improbable, que cela intéresse quelqu’un). Je puis seulement dire que je ne m’en souviens absolument pas, que je ne serais pas au courant si on ne me l’avait pas raconté ; que je ne déteste pas particulièrement les araignées, et que je n’ai aucun besoin de les tuer. D’ordinaire, je sauve celles que je trouve dans la baignoire !
Voilà que je deviens vraiment bavard. J’espère vraiment que vous ne vous serez pas mortellement ennuyé. J’espère également vous revoir. Dans ce cas, nous pourrons peut-être parler de vous et de votre travail, non du mien. En tout cas, votre intérêt pour le mien est un encouragement formidable.

Avec mes meilleurs vœux, bien amicalement,

J. R. R. Tolkien

207. Extrait d’une lettre à Rayner Unwin 8 avril 1958

[Les négociations avançaient avec la société américaine de films. Le synopsis du projet de film tiré du Seigneur des Anneaux était l’œuvre de Morton Grady Zimmerman.]

Zimmerman – « Scénario »

Je vais bien sûr m’y mettre aussitôt, maintenant que Pâques est passé et l’encens hollandais dissipé. Merci pour l’exemplaire du Scénario, que je vais reparcourir.
J’ignore tout du processus de production d’un « film animé » tiré d’un livre, et le jargon qui s’y rapporte. Pourrais-tu me dire ce qu’est exactement un « scénario » et quelle est sa fonction dans ce processus ?
Il n’est pas nécessaire (ni même souhaitable) que je perde du temps sur de simples formules si ce sont seulement des indications pour les créateurs des images. Mais ce document, tel quel, suffit à me donner de grandes inquiétudes sur le dialogue lui-même qui ( j’imagine) servira. Je dirai que Zimmerman, le concepteur de ce scénario, est tout à fait incapable d’extraire ou d’adapter les « propos » du livre. Il est trop hâtif, dépourvu de sensibilité et totalement à côté.
Il ne lit pas les livres. Il me paraît évident qu’il a feuilleté rapidement [Le] S[eigneur des] A[nneaux] puis construit son scénario à partir de souvenirs partiellement confus, et avec le minimum de retours au texte. Il se trompe par conséquent sur la plupart des noms ; pas de temps en temps, en faisant des erreurs ponctuelles, mais systématiquement (Boromir est toujours Borimor), ou il les attribue mal : Radagast devient un Aigle. L’introduction des personnages et les indications sur ce qu’ils doivent dire ont peu de rapport, voire aucun, avec le livre. Bombadil apparaît avec « un aimable rire » ! […]
Je suis rempli de tristesse par l’extrême bêtise et incompétence de Z[immerman] et son absence totale de respect pour l’original (cela semble délibérément fautif sur presque tous les points, sans raison technique évidente). Mais j’ai besoin d’argent, et en aurai bientôt vraiment besoin, et je n’oublie pas vos droits et vos intérêts ; je vais donc m’efforcer de me contenir et d’éviter toute offense évitable. Je t’enverrai mes remarques, ponctuelles et générales, dès que possible ; et bien entendu Ackerman ne recevra rien, sauf par ton intermédiaire et avec au moins ton assentiment.

214. Lettre à A. C. Nunn (brouillon)

[Une réponse à un lecteur qui soulevait une apparente contradiction dans Le Seigneur des Anneaux  : le chapitre « Une réception depuis longtemps attendue » explique que « les Hobbits font des cadeaux à autrui à l’occasion de leur propre anniversaire » ; et pourtant Gollum fait référence à l’Anneau comme étant son « cadeau d’anniversaire », et le récit de la manière dont il l’a acquis, dans « L’Ombre du passé », indique que dans son peuple l’on recevait des cadeaux pour son anniversaire. La lettre de M. Nunn se poursuivait ainsi : « Par conséquent, l’un des points suivants doit être vrai : 1) Le peuple de Sméagol n’était pas « du genre hobbit » contrairement à ce que suggère Gandalf (I p. 62 [p. 69]) ; 2) la coutume hobbite consistant à faire des cadeaux n’était qu’une évolution récente ; 3) les coutumes des Forts [le peuple de Sméagol-Gollum] différaient de celles des autres Hobbits ; ou 5) [sic] il y a une erreur dans le texte. Je vous serais très reconnaissant si vous pouviez consacrer un peu de temps à mener des recherches sur cette importante question.]

[Sans date ; probablement fin 1958-début 1959]

[…] Les « anniversaires » possédaient une importance sociale considérable. Celui ou celle qui célébrait son anniversaire était appelé ribadyan (ce qui, d’après le système décrit et appliqué peut être rendu [en anglais] par byrding [le naissant]). Les coutumes associées aux anniversaires, bien que fermement établies, étaient désormais réglées par une étiquette relativement stricte ; et donc, par conséquent, étaient réduites dans de nombreux cas à des formalités : comme le suggère, en vérité, la phrase « Pas des cadeaux coûteux en général », p. 35 [p. 41], et en particulier les lignes 20-26 p. 46 [p. 53, l. 7-15]. En ce qui concerne les cadeaux : pour son anniversaire, le « naissant » à la fois offrait et recevait des cadeaux ; mais les processus différaient dans leur origine, leur fonction et leur protocole. […]
Selon l’étiquette de la Comté, le jour de la Réception, « les cadeaux attendus » étaient uniquement ceux des petits cousins ou de la famille plus proche, et de ceux qui résidaient à moins de 20 km [2]. On « n’attendait » pas de cadeau même des amis proches (s’ils n’étaient pas de votre famille), même s’ils pouvaient le faire. Cette limitation dans la résidence, en Comté, était visiblement une conséquence relativement récente de la dislocation progressive des communautés de parenté et des familles et de la dispersion des parents, selon un processus depuis longtemps établi. Car les cadeaux que l’on recevait pour un anniversaire (certainement en survivance de coutumes de familles petites et anciennes) devaient être remis en personne, idéalement la veille du Jour, et au plus tard avant la collation de ce Jour. Le « naissant » les recevait en privé, et il était très impoli de les montrer individuellement ou tous ensemble – précisément pour éviter l’embarras que peut susciter l’exposition des cadeaux de mariage (qui aurait horrifié les gens de la Comté) [3]. Celui qui offrait pouvait donc adapter son cadeau en fonction de son porte-monnaie ou du degré de son affection sans encourir le commentaire des gens ni offenser quelqu’un d’autre (s’il l’offensait) que le destinataire. Mais la coutume n’exigeait pas de cadeaux coûteux, et un Hobbit était plus facilement touché et ravi par un cadeau surprenant, « bon » ou attirant, qu’offensé par un cadeau ordinaire et symbolique, témoin de la bonne volonté de la famille.

[1Cette affirmation peut éventuellement induire en erreur. Tout en écrivant Le Seigneur des Anneaux, Tolkien consacra beaucoup d’efforts à réviser et récrire tout un pan du Silmarillion. En revanche, le Silmarillion existait avant 1936, et l’on ne peut considérer qu’il est né entre cette année-là et 1953.[Note de H. Carpenter

[2D’où l’expression hobbite « un cousin de 20 km » désignant une personne à cheval sur la loi et qui n’admettait aucune obligation au-delà de son interprétation pointilleuse ; qui ne vous donnait pas de cadeau si la distance entre le seuil de sa porte et le vôtre n’était pas strictement inférieure à 20 kilomètres (selon sa propre mesure).

[3On n’offrait pas de cadeau pendant la célébration d’un mariage hobbit ou à son occasion, à l’exception de fleurs (la plupart des mariages avaient lieu au printemps ou au début de l’été). On recevait l’aide, pour meubler la maison (si le couple devait en avoir un à soi, ou un appartement dans un Smial), des parents des deux côtés, bien avant le mariage.

   

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