Emilie Denard - Résumé (DEA)

 

Chansons, musique et poésie dans le monde créé par J.R.R. Tolkien : l’inspiration médiévale

 

DEA

Mémoire de DEA [Etudes Médiévales Anglaises]

Année universitaire 2002-2003

Sous la direction de M. le Professeur L. Carruthers (Paris IV)

Chansons, musique et poésie

dans le monde créé par J.R.R. Tolkien :

l’inspiration médiévale

Emilie Denard

Ce mémoire s’intéresse aux principales fonctions de chansons, musique et poésie en Terre du Milieu, et constitue un premier pas vers une recherche plus approfondie et plus étendue sur le même sujet. Ce travail est centré autour de trois des principales fonctions de la musique – qu’elle soit instrumentale, sous forme de chansons, ou encore une musique de la langue sous forme de poèmes – dans les trois œuvres les plus connues de Tolkien(The Silmarillion, The Hobbit, et The Lord of the Rings), et s’intéresse aux inspirations médiévales qui transparaissent dans les choix de l’auteur concernant l’utilisation de ces arts dans le monde qu’il a créé. Ce mémoire tente donc de souligner les principales sources aussi bien mythologiques, littéraires qu’historiques qui influencèrent Tolkien (consciemment ou non) quant à la place qu’occupent musique et versification dans ses œuvres.

La première partie de cette recherche pose la question de savoir si chansons, musique et poésie constituent des actes sacrés ou ne sont que de simples témoins de l’Histoire et des traditions de la Terre du Milieu.

Le premier chapitre, après avoir défini la notion de mythe selon Mircea Eliade [1], porte une attention particulière au premier livre du Silmarillion (l’« Ainulindalë »), et s’intéresse ainsi au mythe cosmogonique tolkienien, dans lequel la musique joue un rôle capital. Les liens qui unissent Eru, les Ainur et la musique sont explicités, et un parallèle entre les mythologies nordique et tolkienienne est également souligné, en ce sens que la musique, présentée comme le don d’Eru/Illúvatar aux Ainur, rappelle un épisode de la mythologie scandinave à la suite duquel le « don d’Odin » désignera la poésie chez les nordiques. Chez Tolkien comme chez les scandinaves, la musique apparaît alors comme porteuse de la Connaissance, et son usage peut être envisagé comme un acte sacré.

Le deuxième chapitre s’interroge sur le rapport entre chansons, musique, poésie et Histoire en Terre du Milieu, car il est évident à la lecture de The Hobbit et The Lord of the Rings que la musique est le moyen privilégié des différents peuples pour véhiculer leur Histoire propre, mais aussi celle du Monde, ce qui rappelle l’une des principales utilisations que faisaient les scaldes de la musique dans les anciennes sociétés scandinaves, comme l’explique Régis Boyer dans La poésie scaldique [2]. En fin de chapitre, une question subsiste : quelle est, chez Tolkien, la différence entre l’« histoire sacrée » (mythe) et l’« Histoire » telle qu’elle est habituellement envisagée ? Car on constate en étudiant certains poèmes et chants que ces deux notions sont étroitement liées, allant même parfois jusqu’à se confondre, ce que la théorie d’Evhémère, présentée par Yann Brékilien [3], aidera à expliquer.

La deuxième partie s’intéresse à l’importance de la musique pour la figure du guerrier, ainsi qu’à sa présence lors de scènes de combats et d’affrontements.

Le premier chapitre aborde le rapport entre la musique et l’art de la guerre, en se concentrant dans un premier temps sur la figure du guerrier, qui apparaît également comme un poète chez Tolkien. Après avoir démontré en quoi il était important pour les anciennes sociétés nordique et celtique que le guerrier fût aussi poète pour être reconnu comme valeureux, le personnage d’Aragorn est étudié, de façon à faire ressortir un certain nombre de parallèles entre celui que l’on peut sans hésitation considérer comme le modèle-même du guerrier idéal chez Tolkien, les grands guerriers nordiques (tels Odin) et celtes (les Fianna d’Irlande).

La deuxième partie de ce chapitre est consacrée à l’étude de la présence de la musique lors de scènes de combats et d’affrontements armés. Le rôle que joue le cor fait l’objet d’une étude particulière, car cet instrument, mis en avant lors des scènes guerrières chez Tolkien, dénote l’influence que les mythes nordiques ont eue sur l’auteur, puisque le cor y est tour à tour annonciateur de batailles et de destin funeste. De la même façon, on trouve en Terre du Milieu des chants d’honneur et de courage, destinés à donner aux combattants la force nécessaire pour vaincre l’ennemi. Encore une fois, cette utilisation de l’art musical prend sa source dans les anciennes traditions, comme le montre l’exemple de Théoden, qui lors de la bataille des Pelennor Fields, rappelle Lug pendant la deuxième bataille de Mag Tured dans le cycle mythologique celte. Ces chants, que l’on peut qualifier d’hymnes, font appel à la puissance des Etres Surnaturels de la Terre du Milieu, leur demandant de l’aide dans les entreprises périlleuses, et apparaissent ainsi une fois encore comme des actes sacrés.

Le deuxième chapitre est centré autour des joutes verbales, où musique et poésie deviennent des armes aussi redoutables que les lames les plus acérées. Ainsi, en Terre du Milieu, les poèmes satiriques, destinés à tourner l’ennemi en dérision, sont-ils redoutés des victimes, et semblent causer autant de dommage que la blessure d’une épée, ce qui n’est pas sans rappeler une forme de poésie utilisée par les scaldes et les bardes des anciennes civilisations nordique et celtique, tellement crainte qu’elle pouvait être punie par la loi.

Viennent ensuite les duels oratoires, dont le plus connu est sans doute celui opposant Bilbo et Gollum dans The Hobbit, composé d’énigmes que les adversaires se posent et auxquelles ils doivent répondre, faute de quoi ils sont contraints de payer le prix demandé par l’ennemi. Ce jeu d’énigmes (dont la composition est largement inspirée du recueil de poésie médiévale intitulé The Exeter Book) fait écho à certains épisodes de la mythologie nordique, où Odin fait usage de procédés semblables.

Enfin, la troisième partie de ce travail s’attache aux rapports de l’art musical avec le domaine de la magie. Ainsi, le premier chapitre s’intéresse à la poésie à valeur prophétique, en tentant d’en déterminer d’une part la fonction dans le récit à travers l’étude de personnages tels que Malbeth the Seer, et d’autre part l’origine, en faisant de nouveau appel aux mythologies et aux anciennes civilisations nordique et celtique, où ce genre de poésie était très répandu, établissant de cette manière un nouveau lien entre les rôles du poète nordique, de la classe sacerdotale celte, et du poète tolkienien.

Le deuxième chapitre examine quant à lui la musique et la poésie en tant que sortilèges et enchantements, dont elles apparaissent souvent comme les principaux outils. Le raisonnement s’articule à nouveau autour des anciennes civilisations celte et nordique, en citant notamment les exemples de quelques bardes célèbres comme Merlin, Coirpré et Taliesin, afin de définir quel(s) rôle(s) ceux-ci jouaient dans la société celte. Pour finir, la deuxième partie de ce chapitre est consacrée à l’étude de la Vieille Forêt, où la magie du Verbe règne en maître, et à son principal habitant (Tom Bombadil) en le rapprochant de certaines divinités celtes à travers son rapport avec la musique et l’effet que celle-ci produit sur l’environnement dans lequel elle est utilisée.

[1Mircea Eliade, Aspects du mythe, Paris : Gallimard [collection folio essais], 1962.

[2Régis Boyer, La poésie scaldique, Paris : Editions du Porte-Glaive, 1989.

[3Yann Brékilien, La mythologie celtique, Monaco : Editions du Rocher, 1993.

   

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