Thomas Joufflineau - Introduction

 

DEA

 

INTRODUCTION

Parler du chef-d’œuvre de Tolkien, The Lord of the Rings, à l’heure actuelle n’est pas chose aisée, surtout si c’est pour tenter de l’aborder d’une manière sérieuse. Les soupçons s’éveillent de manière quasiment immédiate et les regards interrogent sur un éventuel opportunisme. Le critique surferait sur la vague médiatique… certes, on ne peut nier un immense regain d’intérêt pour les Anneaux dans la presse. Mais qui a dit que l’enthousiasme de la presse était le reflet strict de celui de ses lecteurs ! S’intéresser à Tolkien revient un peu à surfer en effet sur une vague, mais c’est plutôt celle qu’a soulevée le roman à sa parution, celle qui n’a pas encore fini de déferler et dont le regain actuel n’est qu’une manifestation journalistique.

L’actualité est à Tolkien, grâce au film de Peter Jackson dont on peut d’ores et déjà souligner l’un des plus grands mérites : faire connaître encore un peu mieux l’œuvre du professeur d’Oxford à ceux qui ne la connaissaient pas encore, élargir d’avantage l’éventail déjà large de ses lecteurs en France ou ailleurs. Mais pour ceux qui connaissent un peu mieux l’auteur, qui sont tombés sous le charme de par le passé, cet enthousiasme ne constitue qu’une étape de plus dans la croissance continue de sa cote de popularité. C’est, il faut l’avouer, une culture de fan qui s’est développée autour de Tolkien. Mais le terme anglo-saxon, bien qu’indispensable, et tout connoté qu’il soit, n’est pas à prendre ici dans son sens péjoratif, et l’on verra plus tard en quoi ce phénomène est, dans un sens, tout à fait normal. Le phénomène d’attente médiatique qui s’est développé autour de son adaptation cinématographique, les milliers de sites qui lui sont consacrés, épiant les instants secrets du tournage, ne sont après tout qu’un symptôme de ce véritable culte qui lui est consacré.

Le vénérable professeur d’Anglo-saxon ne comprenait pas ce comportement étrange à ses yeux. Il était homme d’une époque plus mesurée dans ses affects ; né à la fin du XIXe siècle, catholique dans un pays protestant, il ne pouvait envisager à vrai dire l’impact de son œuvre sur une partie du grand public, il n’imaginait pas que cette passion des mots imaginaires et des légendes conduirait à une œuvre célébrée internationalement. Tolkien était sans cesse étonné de la connaissance et soif de savoir sur son univers que reflétaient les lettres d’admirateurs auxquelles il répondait souvent avec application et bienveillance. Ceux-ci semblaient lire et relire son œuvre, en montrer une maîtrise parfaite, ils s’interrogeaient sur une éventuelle suite, célébraient l’auteur dans des associations telles la célèbre Tolkien Society of America.

C’est un véritable environnement culturel qui s’est construit autour de son œuvre. De nombreux artistes se sont directement inspirés du travail du maître pour construire leur carrière d’illustrateurs, on connaît les noms d’Alan Lee, John Howe ou Ted Nasmith, les deux premiers ont travaillé sur l’adaptation au cinéma et on trouve leurs ouvrages à tous sur les étals des grandes librairies. Des centaines de romans d’heroic fantasy sont parus après le succès de The Lord of the Rings, reprenant les recettes du chef-d’œuvre, sans jamais toutefois parvenir à en réitérer l’impact, et ce malgré les effets d’annonce alléchants des éditeurs. Le monde médiéval, la magie, les races étranges, les quêtes mystiques n’y font rien, et bien souvent leur monde pourrait s’appeler Terre du Milieu, à quelques variantes près. Même la musique n’est pas restée indifférente, Led Zeppelin sort dans les années soixante-dix Misty Mountain Hop. Et c’est sans compter les maisons nommées Lórien, Rivendell, Imladris et même un hydroglisseur baptisé d’après le nom de la monture merveilleuse de Gandalf, Shadowfax [1].

Il apparaît ainsi que le statut de The Lord of the Rings est assez particulier dans l’expérience littéraire de ses lecteurs. L’œuvre semble receler quelque chose qui conduit l’enthousiasme de la lecture à déborder sur la vie quotidienne, ou du moins à avoir un impact sur celle-ci. Et c’est par un regard de lecteur que nous tenterons d’aborder ce phénomène. C’est en effet sur ce point que repose notre problématique : qu’y a-t-il dans ce roman qui puisse générer une telle réception ? Le mot est donné, la réception sera en fait l’un des principaux aspects de notre travail. Il nous conduira à avoir un regard introspectif sur notre lecture et perception du cycle des Anneaux. Et, si l’ouvrage est qualifié bien souvent de « culte » par la presse, il nous intéressera aussi de savoir dans quelle mesure on peut associer l’œuvre et sa lecture à un comportement mythique.

C’est donc bien ici du mythe du Seigneur des Anneaux dont il va s’agir, a la fois en terme de réception et de nature. Bien entendu, l’emploi du mot mythe est presque dangereux lui aussi. C’est un terme qui véhicule de lui-même tout un ensemble d’autres sens, et son emploi attise bien souvent les cris d’alarme, tout galvaudé que ce nom soit malgré tout. Il est ainsi tour à tour pris comme un mensonge, une fable, un récit des origines ou un idéal utopique. On ne pourrait non plus négliger les difficultés que montrent à l’usage les simples adjectifs mythique, mythologique ou le mot mythologie, la confusion règne dans notre langage pour parler de ce qui semble malgré tout rester au fond de nous. Parler des mythes comme d’un universel qui se cache au centre de chaque homme, qui le définit malgré lui dans sa culture et son époque, revient ainsi à distinguer les corpus de mythologies, les récits même et le mythe comme l’essence intrinsèque qui conditionne l’impact de ces créations artistiques et littéraires. Nous aurons bien sûr l’occasion de revenir plus loin et plus en avant sur ces mots, leurs définitions et les concepts qu’ils véhiculent de par leur complexité.

Mais c’est à partir des lecteurs de Tolkien que notre idée a germée. Et donc, nous commencerons tout d’abord par ceux-ci, respectant l’origine de notre raisonnement. The Lord of the Rings a gravé des caractères elfiques dans la culture individuelle de chacun de ses lecteurs et a marqué de même la culture populaire de cette fin de siècle. On peut donc le concevoir comme un « objet culturel » marquant, dont l’étude peut sans doute nous en apprendre plus sur cette époque, voire, en considérant qu’elle n’est pas finie, sur nous-mêmes. Une étude sur la réception de l’œuvre semble ainsi tout à fait justifiée, mais de quelle réception parlerons-nous ?

La réception générale de Tolkien ressemble en fait à une vaste nébuleuse. Les rôles et les acteurs, le public et la scène, tout s’entremêle et il semble difficile d’y distinguer un unisson. Les médias parlent-ils de la même voix que les critiques ou les lecteurs ? C’est peu probable, chacun a son approche et ses attentes, mais ils parlent tous de la même œuvre, en reflètent chacun un aspect ou un développement. Il nous reste cependant à opérer des choix car les étudier tous au regard de l’œuvre serait un travail titanesque, nous nous sommes donc portés vers la critique dite « littéraire », cet adjectif suffisant à la distinguer de celle médiatique en ce sens qu’elle se base sur des études en profondeur de l’œuvre écrite, se portant de surcroît garante d’un certain degré d’objectivité. Cependant le terme reste là encore problématique et une partie de notre étude se consacrera à une réflexion sur son objet et sa portée. L’objectif avoué étant en effet de pouvoir élargir cette approche à une étude de l’œuvre dans son ensemble. La suite de cette partie sera dévolue à une recherche synthétique sur cette critique universitaire « sérieuse », les approches étant principalement textuelles, c’est dans ce cadre que nous avons opéré notre découpe suivant les références de ces études, leur approche de l’œuvre et leurs ouvertures en dehors de celle-ci. Il ne s’agissait pas cependant de remplir gentiment ces petites cases, et il apparaît que chaque étude révèle en fait plusieurs types de comportement. Nous ne pourrons non plus oser prétendre à l’exhaustivité, ni à la parfaite compréhension de ces travaux. Nul n’est infaillible, et ce travail ne saurait remplacer la lecture pour qui s’intéresse de près à Tolkien, notre regard est général et donc incomplet à certains égards. Il apparaîtra néanmoins une forme de dénominateur commun à toutes ces lectures de Tolkien, et une forme d’unité qui nous amènera à étendre notre propos.

Le mythe dans l’œuvre et autour de l’œuvre sera donc le deuxième objet de notre propos. Comme prévu, nous entamerons cette discussion autour du mot mythe, et de nombreuses personnes viendront converser à cette table. Là encore, il ne fut pas possible d’inviter tout le monde, des choix se sont dessinés, mais restent cependant relativement ouverts. S’y croiseront donc les regards des anthropologues, sociologues, romanciers, mythologues, chercheurs en littérature, psychanalystes et scientifiques, tous viendront poser leurs yeux sur ce nouvel objet de toutes leurs attentions depuis un peu plus de cinquante ans. Et parmi toutes ces voix, nous ne pourrons rien faire d’autres que ce que nous avons déjà fait auparavant : opérer des choix. Certaines voix nous paraîtrons ainsi plus fortes ou plus claires dans leur discours, d’autres éveilleront des images de terres inconnues et intrigantes. Mais toutes ne semblent pas voir le phénomène de la même manière. Ceci nous amènera donc, en revenant sur le chef d’œuvre de Tolkien, à différencier les « aspects du mythe », pour reprendre le titre de l’un des ouvrages fondateurs du renouveau en terme d’étude sur les mythes. On distinguera ainsi le mythe antique, celui des anthropologues, des peuples dits « archaïques », de nos chères études classiques grecques ou latines d’une autre forme dite « moderne ». Il apparaîtra cependant que The Lord of the Rings se situe à la frontière des deux, ses particularités pour l’un étant nécessaires à l’autre. Revenant sur nos critères de réception générale, on constatera finalement que l’impact de l’œuvre de Tolkien est explicable et constitue un fait significatif de notre époque.

Il pourra sembler, après ce bref exposé préliminaire de notre étude, que ce travail soit particulièrement théorique. C’est vrai, il y en aura malheureusement beaucoup, mais ces précisions seront nécessaires à une certaine rigueur pour ce travail. Il eût paru impossible de ne pas s’interroger un peu sur certains termes ou notions. Et éviter ces temps de réflexions nous aurait conduit à de nombreux abus de langage, qui auraient fini par troubler notre discours. Espérons néanmoins que les liens intriqués entre l’œuvre et la critique, la réception et le mythe soient ainsi éclairés d’un jour nouveau.

[1J.R.R. Tolkien, Letters, n°258, p°349

   

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